ActualitéActualité culturelleConférencesArchivesConférences 2017-2018Emanuele Coccia
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Wednesday 07 February 2018
amphithéâtre

 

dans le cadre du séminaire :
Végétales: présences et pensées en mouvement

sur une invitation d'Alejandra Riera

En raison des soutenances
la conférence est à 18h30

Emanuele Coccia

La vie des plantes. Une métaphysique du mélange.

« La vie n’est rien d’autre que ce cycle à travers lequel chaque être se mélange au monde par le souffle ».

« Si tout vivant est un être dans le monde, tout environnement est un être-dans-les-vivants. Monde et vivant ne sont qu’un halo un écho de la relation qui les lie. » (p. 55, chapitre 7 « En plein air : ontologie de l’atmosphère »).

« La raison est une fleur : la raison n’est pas et ne pourra jamais être un organe aux formes bien définies, stables. Elle est une corporation d’organes, une structure d’appendice, qui remet en discussion l’organisme entier et sa logique. Elle est, principalement, une structure éphémère, saisonnière, dont l’existence dépend du climat, de l’atmosphère, du monde dans lequel l’on est. Elle est risque, invention expérimentation.

La fleur est la forme paradigmatique de la rationalité : penser, c’est toujours s’investir dans la sphère des apparences, non pour en exprimer une intériorité cachée, ni pour parler, dire quelque chose, mais pour mettre en communication des êtres différents. La raison n’est que cette pluralité des structures d’attraction cosmiques qui permettent aux êtres de percevoir et d’absorber le monde, et au monde d’être tout entier dans tous les organismes qui l’habitent. » (p.137, chapitre « Théorie de la fleur »)

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Emanuele Coccia, philosophe, Maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales. Auteur de La vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Payot et Rivages, Paris, 2016 ; La vie sensible, Rivages, Paris, 2011.

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Quelques extraits choisis de : La vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Emmanuel Coccia, Payot et Rivages, Paris, 2016 ; La vie sensible, Rivages, Paris, 2011.

(…) « Les plants sont des êtres écologiquement et structurellement doubles : mais c’est tout d’abord leur corps qui est anatomiquement géminé. La racine est comme un deuxième corps, secret, ésotérique, latent : un anticorps, une antimatière anatomique qui renverse de manière spéculaire, point par point, tout ce que l’autre corps fait et qui pousse la plante dans une direction exactement opposée à celle où vont tous ses efforts à la surface. Imaginez que pour chaque mouvement de votre corps il y en ait un autre qui aille en sens inverse : imaginez que vos bras, votre bouche, vos yeux aient un correspondant antithétique dans une matière parfaitement spéculaire de celle qui définit la texture d votre monde : vous auriez une idée même très vague, de ce que cela signifie avoir des racines. Voilà ce que Julius Sachs a appelé l’anisotropie du corps végétal — autrement dit, l’antitropie propre à ses extrémités. Comme si le corps des plantes était divisé en deux. Chacune de ses parties se structurant selon une force et une texture radicalement opposées à l’autre. La racine est un appareil de déconstruction minutieuse des formes et des géométries de la surface terrestre, à commencer par la force qui semble déterminer entièrement notre vie, celle des animaux mobiles : la gravité. » (p. 105-106)

(…) « Les plantes sont la blessure toujours ouverte du snobisme métaphasique qui définit notre culture. Le retour du refoulé, dont il est nécessaire de nous débarrasser pour nous considérer comme différents : hommes, rationnels, êtres spirituels. Elles sont la tumeur cosmique de l’humanisme, les déchets que l’esprit absolu n’arrive pas à éliminer. Les sciences de la vie les négligent également. ». (p.15, chapitre « Des plantes ou de l’origine de notre monde ».)

« Si c’est aux plantes qu’il faut demander ce qu’est le monde, c’est parce que ce sont elles qui « font monde ». (p.21, prologue)

« …les plantes mettent à mal l’un des piliers de la biologie et des sciences naturelles des derniers siècles : la priorité du milieu sur le vivant, du monde sur la vie, de l’espace sur le sujet. Les plantes, leur histoire, leur évolution, prouvent que les vivants produisent le milieu dans lequel ils vivent plutôt que d’être obligés de s’y adapter. Elles ont modifié à jamais la structure métaphysique du monde. Nous sommes invités à penser le monde physique comme l’ensemble de tous les objets, l’espace qui inclut la totalité de tout ce qui été, est et sera : l’horizon définitif qui ne tolère plus aucune extériorité, le contentant absolu. En rendant possible le monde, dont elles sont partie et contenu, les plantes détruisent la hiérarchie topologique qui semble régner dans le cosmos. Elles démontrent que la vie est une rupture de l’asymétrie entre contenant et contenu. Lorsqu’il y a de la vie, le contenant gît dans le contenu (y est donc contenu par lui et vice versa. Le paradigme de cette imbrication réciproque est ce que les Anciens déjà appelaient souffle (pneuma). Souffler, respirer, signifie en effet faire cette expérience : ce qui nous contient, l’air, devient contenu en nous et, à l’inverse, ce qui était contenu en nous devient ce qui nous contient. Souffler signifie être immergé dans un milieu qui nous pénètre avec la même intensité avec laquelle nous le pénétrons. Les plants ont transformé le monde en la réalité d’un souffle, et c’est à partir de cette structure topologique que la vie a donnée au cosmos, que nous essaierons, dans ce livre, de décrire la notion de monde. (p. 23-24, prologue).

« La contemplation présuppose l’arrêt : ce n’est qu’en postulant un monde fixe, stable, solide, qui se trouve face à un sujet en arrêt que l’on peut parler d’objet, et donc d’une pensée ou d’une vision. Le monde pour un être immergé — le monde en immersion —, au contraire, ne contient pas à proprement parler de vrais objets. Tout y est fluide, tout y existe en mouvement, avec, contre ou dans le sujet. Il se définit comme élément ou flux s’approchant, s’éloignant ou accompagnant le vivant, lui-même flux ou partie d’un flux. C’est un univers à proprement parler sans choses, un énorme champ d’événements à intensité variable. Ainsi, si l’être-au-monde est immersion, penser et agir, ouvrer et respirer, bouger, créer, sentir seront inséparables, puisqu’un être immergé a un rapport au monde non calqué sur celui qu’un sujet entretient avec un objet, mais sur celui d’une méduse avec la mer qui lui permet d’être ce qu’elle est. Il n’y a aucune distinction matérielle entre nous et le reste du monde. «  (p. 47-48, chapitre 6, « Tiktaalik roseae »).

« L’origine du monde est saisonnière, rythmique, caduque comme tout ce qui existe. Ni substance ni fondement, elle n’est pas plus dans le sol que dans le ciel ; mais à mi-distance entre l’un et l’autre. Notre origine n’est pas en nous — in interiore homine—, mais en dehors, en plein air. Elle n’est pas quelque chose de stable ou d’ancestral, un astre aux dimensions, démesurées, un dieu, un titan. Elle n’est pas unique. L’origine de notre monde ce sont les feuilles : fragiles, vulnérables et pourtant capables de revenir et revivre après avoir traversé la mauvaise saison. » (p. 42-43, chapitre « Théorie de feuille »).

« Nous ne pourrons jamais être matériellement séparés de la matière du monde : tout vivant se construit à partir de cette même matière qui dessine les montagnes et les nuages. L’immersion est une coïncidence matérielle, qui commence sous notre peau. C’est pour cela que les organismes n’ont pas besoin de sortir d’eux-mêmes pour redessiner le visage du monde ; ils n’ont pas besoin d’agir, de rejoindre leur « environnement », ni de le percevoir : c’est par leur simple acte d’être qu’ils façonnent déjà le cosmos. Être-au-monde signifie nécessaire faire monde : tout activité des vivants est un acte de design dans la chair vive du monde. Et inversement, pour construire le monde, nul besoin de fabriquer un objet différent de soi (en déversant de la matière en dehors de sa peau) ni de percevoir, de reconnaître, de viser directement et consciemment une portion du monde et vouloir le changer. L’immersion est une relation plus profonde que l’action et la conscience — elle est en deçà de la praxis comme de la pensée. Un design silencieux, muet, ontologique. C’est cette « plasmabilité », qui n’est que l’absence de résistance à la vie, cette facilité de la matière cosmique à se métamorphoser en sujet vivant, à devenir corps actuel de quelques organismes (même en deçà de l’acte de l’englobement représenté par la nutrition). En cela les plantes nous donnent à voir la forme la plus radicale de l’être-au-monde. Elles y adhèrent entièrement, sans passivité. Au contraire, elles exercent sur le monde, que nous tous vivons par notre simple acte d’être, l’influence la plus intense et riche de conséquences, et cela sur une échelle globale et non locale : elles changent le monde, non juste leur milieu ou leur niche écologique. Penser les plantes signifie penser un être-au-monde qui est immédiatement cosmogonique. » (p. 56-57, chapitre 7, « En plein air : ontologie de l’atmosphère »).

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